7

 

« Nous sommes contre le courant, annonça Pitt d’une voix calme, presque mécanique, en examinant l’écran vidéo du sonar balayant les fonds marins. Augmentez la vitesse de deux nœuds. »

En jean délavé, col roulé et tennis, coiffé d’une casquette de marin, il semblait parfaitement à l’aise, affichant une indifférence blasée.

Le Catawba, fendant les vagues, allait et venait sur la mer comme un jouet mécanique, entraînant dans son sillage le détecteur du sonar émettant un signal que l’équipement vidéo traduisait en image détaillée.

On avait commencé les recherches par l’extrémité sud du golfe de Cook pour s’apercevoir que les traces résiduelles d’agent S augmentaient vers la baie de Kamishak. Des échantillons d’eau de mer étaient prélevés toutes les demi-heures et expédiés par hélicoptère au laboratoire installé sur l’île Augustine. Amos Dover, le capitaine, comparait leur entreprise à ce jeu de « Tu brûles » pratiqué par les enfants.

Tandis que le jour s’écoulait, la tension à bord du garde-côte devenait de plus en plus vive. L’équipage n’était pas autorisé à monter sur le pont respirer un peu d’air. Seuls les chimistes de l’A.P.E. avaient le droit de s’y rendre, protégés par des combinaisons étanches.

« Toujours rien ? demanda Dover en se penchant pardessus l’épaule de Pitt pour étudier l’écran à haute résolution.

— Rien qui ressemble à une épave, répondit Pitt. Le terrain est très accidenté, composé surtout de roches volcaniques.

— L’image est excellente. Cette masse sombre, c’est quoi ?

— Un banc de poissons. Peut-être une colonie de phoques. »

Dover se tourna pour regarder par les vitres de la passerelle. Le pic volcanique de l’île Augustine n’était plus qu’à quelques milles devant eux.

« Il faudrait trouver bientôt. Nous approchons de la côte.

— Labo appelle Catawba », jaillit soudain par le haut-parleur la voix de Julie Mendoza. Le capitaine saisit le récepteur.

« Je vous écoute, labo.

— Barre à zéro-sept-zéro. Les traces paraissent plus concentrées dans cette zone. »

Dover lança un regard inquiet en direction de l’île toute proche.

« Si nous tenons ce cap pendant vingt minutes, vous aurez le Catawba chez vous pour dîner !

— Approchez autant que vous le pouvez et prenez des échantillons, répondit la jeune femme. Selon mes estimations, vous êtes pratiquement au-dessus. »

Dover raccrocha aussitôt et demanda :

« Profondeur ? »

L’officier de quart s’activa un instant sur la console de navigation puis annonça :

« 40 mètres. Le fond monte.

— Jusqu’à quelle distance fonctionne votre engin ? demanda Dover à Pitt.

— Il transmet l’image des fonds sur 600 mètres de part et d’autre de la coque.

— Nous aurions déjà dû repérer ce bateau, fit le capitaine avec irritation. Nous l’avons peut-être raté.

— Inutile de s’énerver, répliqua Pitt en réglant l’image sur la console de l’ordinateur. Rien n’est plus insaisissable qu’une épave qui n’a pas envie qu’on la trouve. Découvrir l’assassin d’un roman d’Agatha Christie est un jeu d’enfant à côté. Il arrive qu’on ait de la chance, mais c’est rare. »

Il fixa un long moment la cloison devant lui, puis reprit :

« Quelle est la visibilité sous la surface ?

— L’eau devient limpide à environ 50 mètres du rivage. A marée montante, on peut compter 30 mètres, même plus.

— J’aimerais vous emprunter votre hélicoptère pour prendre des photos aériennes de cette zone.

— Pourquoi vous compliquer l’existence ? La devise des gardes-côtes n’est pas pour rien Toujours prêt. Nous avons des cartes détaillées de toute la côte d’Alaska fournies par les satellites. »

Pitt fit signe à Giordino de le remplacer devant l’écran du sonar puis il suivit le capitaine du Catawba dans une salle bourrée de classeurs. Dover examina les étiquettes, ouvrit un tiroir, fouilla à l’intérieur et en tira une grande carte marine marquée : Relevé satellite n° 2430A, côte sud de l’île Augustine. Il l’étala sur la table.

« C’est ça que vous vouliez ? »

Pitt étudia un instant la carte.

« Parfait. Vous avez une loupe ?

— Sur l’étagère. »

Pitt examina plus attentivement la photo satellite. Le capitaine sortit et revint peu après avec deux tasses de café.

« Vous n’avez aucune chance de repérer quoi que ce soit au milieu de tout ce fatras géologique. Un bateau pourrait y rester caché pour l’éternité.

— Ce ne sont pas les fonds qui m’intéressent. »

Une étincelle de curiosité s’alluma dans les yeux de Dover mais, alors qu’il allait poser la question qui s’imposait, une voix jaillit par le haut-parleur situé au-dessus de la porte :

« Capitaine, brisants droit devant. (Le ton de l’officier de quart était tendu.) La sonde indique 9 mètres. Et ça grimpe à toute allure !

— Stoppez les moteurs ! » ordonna aussitôt Dover.

Il hésita une fraction de seconde et reprit :

« Non. Arrière toute jusqu’à vitesse zéro !

— Dites-lui de ramener le détecteur du sonar avant qu’il ne racle le fond, intervint Pitt. Ensuite, je suggère que nous jetions l’ancre. »

Le capitaine lui lança un regard étrange, mais il s’exécuta. Le pont se mit à trembler sous leurs pieds tandis que le mouvement des hélices s’inversait, puis, un instant plus tard, la vibration cessa.

« Vitesse zéro, annonça depuis la passerelle l’officier de quart. Ancre mouillée. »

Dover s’installa sur un tabouret et, serrant sa tasse fumante entre ses mains, il dévisagea Pitt.

« Alors, où en êtes-vous ?

— J’ai trouvé ce que nous cherchions, répondit Pitt lentement, détachant bien chaque mot. Il n’y a pas d’autre possibilité. Vous aviez tort sur un point, mais raison sur un autre. Notre mère nature fabrique rarement des formations rocheuses qui courent sur plusieurs centaines de mètres en parfaite ligne droite. Par conséquent, l’épave d’un bateau peut très bien être repérée sur des terrains accidentés. En revanche, vous aviez raison en affirmant que nos chances de la découvrir sur le fond étaient nulles.

— Ne tournez pas autour du pot, fit Dover avec impatience.

— L’épave est à terre.

— Vous voulez dire échouée sur les hauts-fonds ?

— Non, je veux dire à terre. Au sec.

— Vous ne parlez pas sérieusement ? »

Pitt ne releva pas, se contentant de tendre la loupe au capitaine et de prendre un crayon pour encercler une section des falaises surplombant le rivage.

« Voyez vous-même. »

Dover se pencha au-dessus de la carte.

« Je ne vois que des rochers.

— Regardez de plus près. En bas de la pente qui s’enfonce dans la mer.

— Oh ! mon Dieu ! Mais c’est l’arrière d’un navire ! s’exclama le capitaine avec incrédulité.

— On distingue même le gouvernail.

— Oui, oui. Et une partie du rouf ! s’écria Dover, maintenant tout à l’excitation de la découverte. Incroyable ! Il est à moitié enfoui dans le rivage, comme sous une avalanche. D’après le gouvernail et la forme de l’arrière, je dirais que c’est un vieux liberty ship, l’un de ces cargos construits durant la guerre. (Il leva la tête avec une lueur d’intérêt dans le regard.) Je me demande s’il ne s’agirait pas du Pilottown.

— Ce nom me dit quelque chose.

— C’est l’un des plus étranges mystères de cette région. Le Pilottown a accompli d’innombrables allers et retours entre la côte ouest et le Japon jusqu’au jour où, il y a environ dix ans, un message a annoncé qu’il était en train de sombrer dans une tempête. Des recherches ont été entreprises, mais on n’a retrouvé aucune trace du bateau. Deux ans plus tard, un Esquimau est tombé sur le Pilottown pris dans les glaces à environ 90 milles au-dessus de Nome. Il est monté à bord et l’a découvert vide, sans aucune trace de l’équipage. Un mois après, quand il est revenu avec sa tribu pour s’emparer de tout ce qui pouvait représenter de la valeur pour eux, il avait à nouveau disparu. Deux autres années ont passé et il a été signalé dérivant en aval du détroit de Bering. Les garde-côtes ont été envoyés sur place mais ne sont pas parvenus à le localiser. Ensuite on est resté sans nouvelles pendant huit mois, puis l’équipage d’un chalutier l’a croisé au large et l’a accosté. Il était toujours en assez bon état, puis il a encore disparu et on n’a plus entendu parler de lui.

— Je crois avoir lu un article à ce sujet. Attendez… Ah ! oui, le Vaisseau fantôme.

— C’est bien comme ça que les médias l’ont baptisé, acquiesça Dover.

— Ils vont avoir de quoi s’exciter en apprenant qu’il a dérivé pendant des années avec une cargaison d’agent S à son bord.

— Je n’ose pas penser à ce qui serait arrivé si la coque avait été brisée par les glaces ou s’était fracassée contre des rochers et si les fûts avaient été éventrés, ajouta Dover.

— Il faut absolument que nous puissions accéder aux cales. Contactez Mendoza, donnez-lui la position de l’épave et dites-lui d’expédier par avion une équipe de chimistes. Nous, nous arriverons par la mer.

— D’accord. Je m’occupe de la chaloupe », fit le capitaine.

Il se pencha au-dessus de la carte, fixa un instant la zone cerclée de rouge et murmura :

« Je n’aurais jamais imaginé que je poserais un jour le pied sur le pont du Vaisseau fantôme.

— Si vous ne vous êtes pas trompé, déclara Pitt, le Pilottown va donner sa dernière représentation. »

Panique à la Maison-Blanche
titlepage.xhtml
panique a la Maison-Blanche_split_000.htm
panique a la Maison-Blanche_split_001.htm
panique a la Maison-Blanche_split_002.htm
panique a la Maison-Blanche_split_003.htm
panique a la Maison-Blanche_split_004.htm
panique a la Maison-Blanche_split_005.htm
panique a la Maison-Blanche_split_006.htm
panique a la Maison-Blanche_split_007.htm
panique a la Maison-Blanche_split_008.htm
panique a la Maison-Blanche_split_009.htm
panique a la Maison-Blanche_split_010.htm
panique a la Maison-Blanche_split_011.htm
panique a la Maison-Blanche_split_012.htm
panique a la Maison-Blanche_split_013.htm
panique a la Maison-Blanche_split_014.htm
panique a la Maison-Blanche_split_015.htm
panique a la Maison-Blanche_split_016.htm
panique a la Maison-Blanche_split_017.htm
panique a la Maison-Blanche_split_018.htm
panique a la Maison-Blanche_split_019.htm
panique a la Maison-Blanche_split_020.htm
panique a la Maison-Blanche_split_021.htm
panique a la Maison-Blanche_split_022.htm
panique a la Maison-Blanche_split_023.htm
panique a la Maison-Blanche_split_024.htm
panique a la Maison-Blanche_split_025.htm
panique a la Maison-Blanche_split_026.htm
panique a la Maison-Blanche_split_027.htm
panique a la Maison-Blanche_split_028.htm
panique a la Maison-Blanche_split_029.htm
panique a la Maison-Blanche_split_030.htm
panique a la Maison-Blanche_split_031.htm
panique a la Maison-Blanche_split_032.htm
panique a la Maison-Blanche_split_033.htm
panique a la Maison-Blanche_split_034.htm
panique a la Maison-Blanche_split_035.htm
panique a la Maison-Blanche_split_036.htm
panique a la Maison-Blanche_split_037.htm
panique a la Maison-Blanche_split_038.htm
panique a la Maison-Blanche_split_039.htm
panique a la Maison-Blanche_split_040.htm
panique a la Maison-Blanche_split_041.htm
panique a la Maison-Blanche_split_042.htm
panique a la Maison-Blanche_split_043.htm
panique a la Maison-Blanche_split_044.htm
panique a la Maison-Blanche_split_045.htm
panique a la Maison-Blanche_split_046.htm
panique a la Maison-Blanche_split_047.htm
panique a la Maison-Blanche_split_048.htm
panique a la Maison-Blanche_split_049.htm
panique a la Maison-Blanche_split_050.htm
panique a la Maison-Blanche_split_051.htm
panique a la Maison-Blanche_split_052.htm
panique a la Maison-Blanche_split_053.htm
panique a la Maison-Blanche_split_054.htm
panique a la Maison-Blanche_split_055.htm
panique a la Maison-Blanche_split_056.htm
panique a la Maison-Blanche_split_057.htm
panique a la Maison-Blanche_split_058.htm
panique a la Maison-Blanche_split_059.htm
panique a la Maison-Blanche_split_060.htm
panique a la Maison-Blanche_split_061.htm
panique a la Maison-Blanche_split_062.htm
panique a la Maison-Blanche_split_063.htm
panique a la Maison-Blanche_split_064.htm
panique a la Maison-Blanche_split_065.htm
panique a la Maison-Blanche_split_066.htm
panique a la Maison-Blanche_split_067.htm
panique a la Maison-Blanche_split_068.htm
panique a la Maison-Blanche_split_069.htm
panique a la Maison-Blanche_split_070.htm
panique a la Maison-Blanche_split_071.htm
panique a la Maison-Blanche_split_072.htm
panique a la Maison-Blanche_split_073.htm
panique a la Maison-Blanche_split_074.htm
panique a la Maison-Blanche_split_075.htm
panique a la Maison-Blanche_split_076.htm
panique a la Maison-Blanche_split_077.htm
panique a la Maison-Blanche_split_078.htm
panique a la Maison-Blanche_split_079.htm
panique a la Maison-Blanche_split_080.htm
panique a la Maison-Blanche_split_081.htm
panique a la Maison-Blanche_split_082.htm
panique a la Maison-Blanche_split_083.htm
panique a la Maison-Blanche_split_084.htm
panique a la Maison-Blanche_split_085.htm